Pays émergents, la Chine bouscule les Nords et les Suds
L’émergence constitue-t-elle un réel rattrapage ouune recomposition inégale de la mondialisation ?
Depuis la fin de la guerre froide, l’organisation hiérarchique des puissances mondiales connaît de profondes transformations. L’ascension de certains États qualifiés « d’émergents », notamment en Asie, semble remettre en cause la domination historique du « Nord » industrialisé sur un « Sud » longtemps marginalisé. Les pays considérés comme émergents du point de vue économique, social, démographique et politique ne peuvent plus être perçus comme de simples intermédiaires entre le « tiers-monde » et les pays développés. Ils participent désormais à une recomposition multipolaire à l’échelle mondiale. Le concept des BRIC, formulé par Jim O’Neill en 2001, apparaît aujourd’hui dépassé. L’analyse des puissances s’effectue désormais à travers des « Nords » et des « Suds » eux-mêmes fragmentés, marqués par de profondes inégalités internes en matière de richesses et de forces sociales. Les nouvelles configurations géographiques et les rapprochements stratégiques ont progressivement fait disparaître le clivage Est/Ouest hérité de la guerre froide. Les alliances actuelles reposent moins sur des oppositions idéologiques (capitalisme/communisme) que sur des intérêts nationaux spécifiques. Il ne s’agit plus d’opposer régimes politiques ou doctrines économiques (libre-échange/protectionnisme), mais d’observer des stratégies guidées par des intérêts économiques et géopolitiques évolutifs, influencés notamment par les transformations climatiques et les conflits armés. La guerre en Ukraine illustre ce bouleversement, d’abord avec l’annexion de la Crimée en 2014, puis avec la poursuite du conflit jusqu’en 2023. Les actions menées par les États-Unis depuis 2024 ont également contribué à fragiliser certaines alliances traditionnelles, dans un contexte de rivalité économique mondiale où le soft power s’accompagne souvent de formes de coercition. Le repositionnement des États-Unis a favorisé l’affirmation de la Chine, qui adopte une posture souvent opposée tout en maintenant des relations commerciales et politiques avec les partenaires américains, notamment l’Union européenne. La Chine ne constitue pas un simple miroir des États-Unis, mais une puissance autonome guidée par ses propres intérêts. Son implication, comme celle des États-Unis, dans des institutions telles que l’ONU ou l’OMC témoigne de la complexité du système international. La Russie, quant à elle, s’oppose régulièrement aux États-Unis, notamment sur le dossier ukrainien, tout en poursuivant ses propres objectifs stratégiques. Ces positionnements différenciés fragilisent l’unité supposée des BRIC. Le Brésil, par exemple, s’oriente vers un rapprochement avec l’Union européenne, illustré par les négociations commerciales entre le Mercosur et l’UE. Les BRICS apparaissent ainsi moins comme un bloc homogène que comme une coalition d’intérêts économiques face à l’ancienne domination occidentale. L’Inde illustre également cette pluralité stratégique. Elle entretient des relations à la fois avec l’Europe, notamment la France, et avec la Chine de Xi Jinping, malgré des tensions persistantes autour du Cachemire. Ces recompositions traduisent le passage d’un monde organisé en blocs idéologiques à un système multipolaire fondé sur des intérêts évolutifs.
L’émergence, concept au cœur de la recomposition mondiale
Les pays émergents
Un pays émergent se caractérise par une forte croissance économique, une industrialisation rapide, une intégration accrue aux échanges mondiaux et une montée en puissance géopolitique. Le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine correspondent à cette définition. Au début du XXIe siècle, ils présentent un potentiel économique majeur. En 2011, l’Afrique du Sud rejoint ce groupe, formant les BRICS. En 2024, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran et les Émirats arabes unis intègrent l’organisation, désormais appelée BRICS+. En 2025, l’Indonésie les rejoint. Ensemble, ces pays représentent environ la moitié de la population mondiale et près de 40 % du PIB mondial. Les BRICS+ se positionnent face au G7, perpétuant une certaine lecture Nord/Sud. Toutefois, d’autres puissances comme le Qatar, l’Arabie saoudite, l’Algérie, le Mexique ou l’Argentine peuvent également être qualifiées d’émergentes sans appartenir au groupe. Cette difficulté de classification témoigne de la nécessité d’adopter une lecture multipolaire du monde.
Nords et Suds : des catégories mouvantes
Le « Nord global » désigne les pays historiquement industrialisés et dominants. Le « Sud global » regroupe les pays anciennement colonisés ou dominés, engagés dans des trajectoires de développement. Cependant, cette opposition binaire apparaît aujourd’hui insuffisante. Selon le géographe Jacques Lévy, la mondialisation renforce les inégalités internes. On observe ainsi des « Nords » au sein des pays du Sud et des « Suds » au sein des pays du Nord. La métropolisation illustre cette dynamique : les grandes villes concentrent richesses et développement, tandis que les espaces ruraux restent en retrait. À l’inverse, certaines zones connectées dans des pays en développement peuvent connaître une forte croissance. L’économiste Samir Amin analysait déjà la dépendance structurelle des pays du Sud envers les anciennes puissances coloniales. Sa théorie de la « substitution aux importations » défendait l’idée d’une autonomie productive comme condition du développement.
Multipolarisation et multilatéralisme
Le monde contemporain s’organise désormais autour de plusieurs centres de pouvoir. Si les États-Unis demeurent une puissance dominante, leur leadership est contesté. Selon Jean-François Colosimo, l’ordre international traverse une crise de légitimité. Le géographe Fabrice Argounès met en avant le rôle central de l’Asie dans cette recomposition. Le multilatéralisme devient alors un mécanisme essentiel de régulation. La chercheuse Jacqueline Anne Braveboy-Wagner souligne que les États du Sud utilisent ces institutions pour défendre leurs intérêts collectifs. L’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), dominée par la Chine et la Russie, illustre cette logique stratégique sélective.
La Chine, moteur du nouveau centre de gravité mondial
La Chine parmi les grandes puissances
La Chine est aujourd’hui la deuxième économie mondiale et la première puissance industrielle. Son modèle correspond au « capitalisme d’État », concept développé par Jean-Louis Rocca. La théorie des « villes globales » de Saskia Sassen permet de comprendre l’importance de Shanghai, Shenzhen ou Pékin. L’économiste Alice Amsden analyse cette montée en puissance comme une stratégie de rattrapage industriel dirigée par l’État. Selon le sinologue François Godement, la Chine transforme l’ordre international de l’intérieur plutôt que de le renverser.
La Chine et le « Sud global »
La Chine se présente comme solidaire du « Sud global », en insistant sur la souveraineté et la non-ingérence. Elle investit massivement en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Le politologue David Harvey évoque un « nouvel impérialisme » fondé sur l’investissement et l’endettement plutôt que sur la conquête militaire. Les Nouvelles routes de la soie structurent un réseau d’infrastructures plaçant la Chine au centre des flux mondiaux.
L’Asie comme nouveau centre du monde
L’Asie-Pacifique devient un moteur central de la croissance mondiale. L’ASEAN et l’OCS structurent des espaces alternatifs aux alliances occidentales. Le géographe Michel Foucher évoque une reconfiguration des centres et des périphéries. L’économiste Andre Gunder Frank anticipait déjà ce recentrage vers l’Asie.
Une émergence inégale : le territoire chinois
Des littoraux moteurs et un intérieur en retrait
Les métropoles littorales concentrent l’intégration mondiale. Les analyses de Saskia Sassen, Jacques Lévy et Fabrice Argounès éclairent cette concentration spatiale. Les provinces intérieures restent en décalage. Les travaux de Samir Amin, Andre Gunder Frank et Alice Amsdenpermettent de comprendre ces inégalités internes.
L’émergence ne correspond pas à une simple convergence vers le modèle occidental. Elle traduit une recomposition hiérarchisée des rapports de force mondiaux. Les catégories Nord/Sud deviennent plus complexes et fragmentées.La montée en puissance de la Chine illustre cette mutation vers un monde multipolaire marqué par de nouvelles formes de domination et de dépendance.La question demeure ouverte : cette transformation annonce-t-elle un ordre plus équilibré ou le remplacement d’anciennes dominations par de nouvelles hiérarchies mondiales ?