Le parler Noir Américain selon William Labov
En 1972, William Labov publie un article intitulé Ignorance académique et intelligence des noirs. Cet article retrace une enquête qu’il à mené dans des centres pour jeunes et dans des écoles populaires du quartier de Harlem aux Etats-Unis. Il travaille alors sur la langue des noirs américains en particulier des enfants et s’intéresse à leur difficultés scolaires notamment en raison de leur mauvaise maîtrise de la langue anglaise. Labov commence cette enquête en lisant les travaux d’autres professionnels, psychologues, professeurs, sociologues ou linguistes sur le sujet. Ils parlent alors d’un retard des enfants noirs américains dans le système scolaire et dans leur habilité à utiliser l’anglais lors d’examens écrits, oraux ou dans des sujets comme l’arithmétique et les sciences qui ne semblent pourtant pas directement liés à la connaissance de la langue. Les théories de l’époque, les années soixante, actent sur des legs culturels faibles de la part des parents de ces enfants noirs américains, eux-mêmes non cultivés académiquement et donc incapables de transmettre un anglais correct. On estime aussi qu’il pourrait s’agir d’un manque de stimulation à la langue, les enfants n’entendant pas de phrases “correctement” construites seraient incapables de les reproduire.
“On dit que les enfants noirs des quartiers défavorisés reçoivent peu de stimulation verbale, entendent très peu de langage bien structuré et, par conséquent, sont appauvris dans leurs moyens d'expression verbale. On affirme qu'ils ne peuvent pas parler en phrases complètes, ne connaissent pas les noms des objets courants, ne peuvent pas formuler de concepts ou exprimer des pensées logiques.” W.Labov
Certaines théories, aujourd’hui perçues comme discriminatoires, faisaient référence à une hérédité à l’échec chez les noirs qui les prédestineraient à ne pas parler l’anglais ou bien à des capacités intellectuelles inférieures les privant de maîtriser un langage. Le linguiste Basil Bernstein va encore plus loin lorsqu’il développe l’idée d’une incapacité génétique au langage. Il estime, avec l’appui de sa légitimité de professionnel du domaine, que les noirs américains ne font qu'émettre des sons accompagnant leurs émotions (comme le font les animaux) et que leur communication n’a aucun lien avec un langage, ni structure ni logique. Une boîte de pandore pour les théories racistes.
Un des modèles théorisé par Bernstein est celui de la langue formelle et de la langue publique. Dans celui-ci, le linguiste explique que les locuteurs utilisent un langage courant ou code restreint dans certaines situations informelles comme à la maison ou dans des sphères privées et un code élaboré dans un registre plus soutenu et formel dans des situations académiques ou professionnelles par exemple. Si on essaye d’appliquer la situation des noirs américains au schéma de Bernstein on établit que ces locuteurs, ayant le statut de classe populaire, ne maîtrise que le code restreint (bien que
Bernstein défend l’idée qu’ils ne maîtrisent aucune langue) et la classe supérieure devrait maîtriser le code restreint et le code élaboré. Cependant, dans les faits, les enfants des classes supérieures ne comprennent pas le code utilisé par les enfants noirs américains.
On observe une faille dans la théorie assumant qu’ils communiqueraient dans une version appauvrie et déformée de la langue académique. C’est à ce moment qu’entre en scène William Labov, appuyé par un contemporain, Noam Chomsky, qui partage l’idée d’un caractère nativiste ou inné du langage. Cela veut dire que tout être humain naît avec la capacité égale aux autres de maîtriser une langue sans différence de capacités ou d'intelligence. Cette théorie, allant à l’encontre de celle de Bernstein, permet à Labov de remettre en question les tests imposés aux enfants noirs américains pour évaluer leur connaissance de la langue. Il se penche sur le paradoxe de l’observateur qui selon lui a faussé les entretiens parce que les enfants auraient pu être déstabilisés par l’examinateur (homme agé, blanc, parlant un anglais sophistiqué).
Pour pallier le problème, Labov engage des enfants plus âgés que ceux qu’ils souhaitent observés et travaille en collaborant avec des instituteurs ou des éducateurs de quartiers. Il parvient alors à récolter le parler des enfants noirs américains, parlant librement dans une atmosphère de confiance.
Sa conclusion majeure est alors qu’il ne s’agit pas d'enfants peu stimulés par leur environnement ou d’un comportement fainéant de leur part mais qu’il s’agit de locuteurs d’une autre langue. Plus spécifiquement d’un dialecte, nommé plus tard le Vernaculaire Noir Américain (VNA) qui ne se différencie en rien d’une langue d’un point de vue structurel ou grammatical.
“Les enfants noirs des quartiers défavorisés n'apprennent pas une version inférieure de l'anglais ; ils apprennent un système linguistique différent.” W. Labov
Pour prouver qu’il s’agit d’un système complexe avec ses propres règles et non d’un anglais dévalué, Labov expose plusieurs exemples comme celui de l’utilisation ou non du verbe “être” (BE en anglais) dans les situation orales. Si dans l’anglais académique il est possible de réduire le verbe dans certaines situations (I am happy devient I’m happy), il n’est pas possible de le réduire dans d’autres (Who are you? et non Who’re you? ). Dans le vernaculaire noir américain, le verbe être est absent dans certaines situations (I cold au lieu de I am cold) - ce qui contribuent à l’idée qu’il s’agit d’une fainéantise de la part des locuteurs - il n’est cependant pas possible de supprimer le verbe dans les situations ou il ne peut pas être réduit en anglais standard (Who are you? et non Who ø you?).
On comprend qu’il s’agit d’un ensemble de règles ni plus ni moins complexes que celles qui régissent l’utilisation de l’anglais académique. Labov ajoute qu’il n’est pas pertinent de chercher quelle langue est plus ou moins complexe ou valable puisqu’aucune langue n’est supérieure aux autres d’un point de vue linguistique.
“Les règles d'utilisation de « be » en anglais vernaculaire noir sont aussi complexes et subtiles que celles du système verbal dans n'importe quel dialecte de l'anglais.” W. Labov
Maintenant qu’on a compris que les enfants noirs américains ne parlaient pas une version appauvrie ou dégradée de l’anglais, Labov s’intéresse à la question de l’insécurité linguistique ressentie par les locuteurs. Il explique que c’est cette insécurité qui les pousse à des hésitations ou à répondre de façon très brève aux questions (parfois par un seul mot ou geste). Cette non maîtrise de la langue standard (insécurité formelle) déstabilise ces enfants face à des interlocuteurs parlant une langue qu’ils ne connaissent pas. Labov ajoute une nuance au niveau du dialecte qu’ils maîtrisent puisque ces enfants noirs américains n’ont pas conscience de parler une langue différente de l’anglais standard.
“La prétendue déficience verbale des enfants noirs a été mal diagnostiquée comme une incapacité à parler l'anglais, alors qu'il s'agit en réalité du résultat de barrières culturelles et linguistiques.” W. Labov
La question à laquelle on se confronte lors de la lecture de cet article de Labov porte sur le pourquoi d’un tel phénomène. Qu’est-ce qui pousse les communautés noires américaines à parler une langue différente de l’anglais standard. Labov reste assez éloigné de cette question puisqu’il se concentre sur la part linguistique de ce problème bien que capable d’expliquer certaines particularités. Il a cependant déjà prouvé le fort lien entre langue et société dans son enquête sur l’île de Martha’s Vineyard; enquête dans laquelle il permet de prouver que la langue permet de comprendre la volonté (plus ou moins inconsciente) du locuteur. Ici, pour comprendre la situation, il faut davantage se pencher sur ce que la sociologie nous a apporté jusqu’alors.
Pierre Bourdieu définit une situation similaire comme résultant d’une révolte de la part de la population dominée envers les dominant. Dans le contexte, les noirs américains, oppressés par la part blanche de la population - ayant droit aux meilleurs statuts - semblent s’opposer violemment dans “une lutte sans merci” à son rival dominant. Robert Ezra-Park, un autre sociologue, va plus loin encore dans cette théorie et défend une approche “alternativiste” du problème. Ainsi la population oppressée ne lutte pas mais préfère recréer sa propre société parallèlement à celle de la classe dominante avec ses propres règles, son propre schéma de récompense et dans ce cas précis sa propre langue. Labov précise qu’il ne s’agit pas d’un événement isolé avec seulement un dialecte VNA mais il indique qu’il existe autant de dialectes qu’il existe de population noire américaine exclue de la société principale.
Pour conclure, il faut voir que cette étude menée par William Labov apporte une solide base venant contrer le mythe de la sous qualification des noirs aux États-Unis qui place la sociolinguistique comme promoteur d’égalité et de progrès tant dans le système éducatif que dans la société en général. Bien que Labov ait pu être critiqué après la publication de son enquête - on lui reprochait de ne pas tenir compte des “vraies problèmes” comme les différences de niveau de vie ou les conséquences de la ségrégation des personnes noires - on comprend bel et bien qu’il s’agit d’un grand pas en avant dans la linguistique nous indiquant une fois encore qu’elle est indissociable de la sociologie.